Peut-on dissoudre la responsabilité dans l’incompétence ?

Du nouveau dans l’affaire Lafarge…
MetaMorphosis s’est déjà exprimé au sujet du financement présumé de L’État Islamique par cette multinationale. Non pas que nous fassions une fixation sur cette entreprise à l’histoire jalonnée de prises de positions pour le moins discutables, mais parce qu’elle nous semble symptomatique d’un fonctionnement hors normes et hors lois, axé quasi-uniquement par la recherche du profit sans aucune considération morale. Elle est également symptomatique d’un affranchissement par la classe dirigeante de toute responsabilité rattachée à l’exercice de son pouvoir.
Les comptes rendus des premières auditions parues dans la presse sont un cas d’école : les uns après les autres, les dirigeants nous ont sorti la vieille rengaine du « c’est pas moi, c’est l’autre ».
Nous pensons, en notre qualité de lanceur d’alertes, et parce qu’au final c’est ce à quoi nous avons tous été confrontés à un moment ou un autre, que cette déconnexion entre pouvoir et responsabilité est non seulement une des causes majeures des dysfonctionnements relatifs aux questions de probité, mais quelque part encouragent les pratiques de corruption ou en marge des règlements et lois.
Du nouveau donc même si on le sent venir depuis un certain temps. Dans les conditions spécifiques qui prévalaient à ce moment, Lafarge a-t- il fait son petit business tout seul dans son coin ? A-t- il pris le soin de consulter et d’informer certains services de L’État français ? A-t- il cherché à couvrir ses activités peu recommandables en obtenant un accord tacite (« qui ne dit mot, consent ») de l’État pour arriver, le jour venu, à se cacher derrière le fameux « c’est pas moi, c’est l’autre » ?
Les lanceurs d’alerte peuvent témoigner que ce n’est pas le courage qui risque d’étouffer les décideurs, contrôleurs et autres donneurs de leçons en position de décider. La hiérarchisation des processus de décision qui structure nos entreprises n’a pas d’autre finalité première que de créer un émiettement des responsabilités. Il convient de jalonner tout le parcours de verrous qui ralentiront le travail de recherche des responsables finaux d’actes illégaux.
Tout ceci doit nous amener à repenser, dans l’exercice de fonctions privées ou publics, la causalité directe en matière de responsabilités.
Sommes-nous responsables uniquement si nous sommes l’auteur direct des faits ? En matière criminelle c’est évident même si cela n’empêche pas de rechercher des complicités.
Un adjoint à la sécurité d’une grande ville française, qui, dans un contexte de risque extrême d’attentat (pour reprendre ses propres mots), ne jugerait pas utile de participer à la réunion préparatoire préfectorale, pour un événement – un 14 juillet à Nice – réunissant de nombreux citoyens, n’a-t- il aucune responsabilité ? Quand, responsable des équipes en charge de surveiller le lieu des festivités au moyen d’un système de vidéosurveillance par
ailleurs sur-vendu, celles-ci ne remarquant rien des agissements répétés du futur terroriste, cet élu, bénéficiant de pouvoirs énormes et d’un train de vie payé par la collectivité, n’est-il pas responsable devant cette même communauté pour au minimum avoir failli à sa mission ?
Certes, il n’est pas responsable direct, mais il existe bien quelque part une responsabilité par omission, par incompétence, par laxisme, dont on voit bien dans le cas évoqué qu’elle peut avoir des conséquences dévastatrices.

Revenons à notre cimentier préféré et à l’article du Monde « Financement du terrorisme par Lafarge : que savait l’Etat ? » (ici)
«Devant la juge d’instruction, début avril, l’ancien directeur sûreté du cimentier s’est montré plus précis sur la nature des «informations» qu’il partageait :
– Vous avez déclaré avoir appris la réalité du financement [de l’EI par Lafarge] en 2014. Avez-vous informé les services de renseignement ? demande la magistrate.
– Je ne faisais aucun tri dans les informations que je donnais aux services de renseignement. Au cours des réunions, j’ai donné toutes les informations, répond M. Veillard.
– Quelle était leur réaction ?
– Ils engrangent les informations, c’est leur métier.
Ces échanges, fréquents avec certaines grandes entreprises établies dans des zones sensibles, n’ont rien d’exceptionnel. «Mon point d’entrée pour la DGSE était le point d’entrée pour toutes les entreprises, qui n’était pas spécialement dédié pour Lafarge en Syrie», souligne M. Veillard. Au regard de l’enquête visant le groupe, cet aveu soulève en revanche deux questions cruciales : à quelle date la DGSE a-t- elle été avertie de ces versements d’argent à l’EI ? Et cette information est-elle remontée au ministère des armées, voire jusqu’à l’Elysée ?»
.

Et plus loin :
«Le directeur sûreté de Lafarge le laisse entendre, puisqu’il dit n’avoir fait « aucun tri » dans les informations qu’il partageait avec les services. Son mail du 17 novembre 2014 à «Gros Marmotte» semble aller en ce sens : en pièce jointe, M. Veillard fait suivre à la DGSE l’intégralité d’un mail envoyé à plusieurs dirigeants de Lafarge par Firas Tlass, dans lequel ce dernier dit avoir « envoyé [s]es émissaires rencontrer les émirs de l’EI ».
Le cimentier ne cache donc rien des activités de ce sulfureux intermédiaire, soupçonné d’avoir touché plus de 5,3 millions de dollars (4,3 millions d’euros) entre juillet 2012 et août 2014 pour monnayer la sécurité des routes auprès de groupes armés, parmi lesquels l’EI et Al-Nosra. Entendu par les enquêteurs en novembre 2017, l’ancien directeur de Lafarge Syrie, Frédéric Jolibois, dévoilait déjà l’ampleur de ces échanges : « Tous les noms [de membres de l’EI] collectés par Tlass ou par ailleurs ont été communiqués à la DGSE. »
L’intérêt de telles informations pour un service de renseignement est indéniable. La question se pose en revanche de savoir jusqu’à quel niveau de détails est allé cet exercice de transparence, et s’il a atteint les cercles du pouvoir».

Nous y voilà donc. Le Monde pose la question comme en forme de réponse : «Et cette information est-elle remontée au ministère des armées, voire jusqu’à l’Elysée ?».
On ne va pas attendre, MetaMorphosis pense déjà connaître la réponse. On entend d’ici, les Hollande, Valls, Fabius et consorts nier la main sur le cœur qu’ils n’étaient informés de rien. Peut-être un obscur subalterne dont on a oublié le nom, mais il ne nous à rien dit. Ou ces salauds du renseignement qui gardent tout pour eux !

Notre conception de la responsabilité chez MetaMorphosis nous fait répondre : «Et bien, c’est encore bien plus grave que ce qu’on pensait». Si effectivement tout ce petit monde est incapable d’assurer les responsabilités pour lesquelles certains sont allés jusqu’à se trahir, se prostituer, se vendre pour les obtenir en se faisant élire, alors le sens même du pouvoir et de son exercice n’ont plus de sens.
Quel autre travail peut-être celui de l’Etat et de ses plus hauts responsables, en période de menace terroriste, que d’assurer la sécurité en obtenant de tous les services à sa disposition les informations lui permettant de prendre les décisions les plus appropriées ? Quel autre travail peut être que celui de maîtriser la chaîne du renseignement pour faire cesser si nécessaire les comportements de certains faisant prendre un risque à l’ensemble de la collectivité ?
Il y a sûrement des raisons à de tels dysfonctionnements : incompétence, laxisme, manque d’autorité, désintérêt pour la chose publique… mais peu importe, la responsabilité est pleine et entière et les conséquences dramatiques. Il ne peut en aucun cas y avoir d’exonération des fautes commises, l’exercice du pouvoir de certains sur tous, exigent une entière responsabilité des actes y compris par omission.
Nos amis italiens, confrontés depuis si longtemps au crime organisé n’ont pas pris le problème par quatre bouts : quiconque aide d’une façon ou d’une autre une organisation mafieuse est lui-même considéré faire partie de ladite organisation.
En France, un banquier recyclant de l’argent d’une organisation criminelle sera poursuivi (quand il l’est !) du chef de blanchiment ; en Italie il sera reconnu être membre de ladite organisation. Ça change beaucoup de chose.

Remettons la responsabilité au centre du pouvoir, dans les entreprises, dans les ministères et les administrations. Ce n’est qu’à ce prix que l’on fera reculer la corruption et les comportements illégaux, il n’y a que celui qui se sait responsable devant la loi pour la défendre. Refusons que la responsabilité soit dissoute dans un exercice incompétent et immoral du pouvoir.

MM.

Art, mécénat, défiscalisation, blanchiment et corruption

En référence à l’article du journal Le Monde du 10 Mars 2018 « La défiscalisation a permis aux Galeries Lafayette de créer un nouveau lieu consacré à l’art contemporain à Paris »

« Les goûts et les couleurs »… Ce pourrait être l’objet d’une longue tribune, qui a priori n’aurait pas sa place sur MetaMorphosis. Encore que… La financiarisation des marchés de l’art, comme un écho démultiplié de la mondialisation, nous rapproche un peu plus de nos thématiques. Les goûts y ont leur place comme nous le rappelle l’interminable polémique parisienne des « tulipes » de Jeff Koons, surtout quand la couleur qui y prédomine est celle de l’argent public sous toutes ses formes.
On s’intéressera à l’occasion d’une prochaine tribune à ce marché de l’art contemporain, animé par quelques centaines d’acteurs qui fixent à la fois les quantités et les prix entre eux (c’est beau la main invisible des marchés !) et qui, comme nous le rappelle Le Monde (ici), se sont ces dernières années engouffrés dans la défiscalisation à tout va au travers de Fondations d’art.
Argent public, quand tu nous tiens !
Promouvoir l’art et la création artistiques grâce à des aides publiques est une chose tout à fait concevable. Promouvoir un marché extrêmement restreint et non concurrentiel avec des fonds publics pour que leurs quelques bénéficiaires influent ainsi sur les prix, en est une autre.

Attachons nous plutôt à un aspect moins connu de ces choses.
La découverte fin 2016, chez un parrain de la Camorra, de deux tableaux de Van Gogh dérobés en 2002 n’est que l’un des épisodes d’un pillage à grande échelle dont l’Italie est l’une des principales victimes.
« Aujourd’hui, l’art est le principal canal de recyclage de l’argent sale. Parce qu’une toile du Caravage laisse moins de traces qu’une montagne d’argent, on peut la déplacer facilement et c’est un investissement relativement sûr » commentait Roberto Saviano au lendemain de cette découverte. L’auteur de « Gomorra » avait déjà raconté, dans son roman décrivant la Camorra, l’histoire d’un juge corrompu avec un tableau de Botticelli. En 1992, l’opération « Mains propres » révélait que la corruption à l’aide d’objets d’art était une pratique courante.
Le trafic d’œuvres d’art est ainsi devenu le troisième plus important au monde après celui de la drogue et des armes, générant un chiffre d’affaires estimé à 10 milliards d’euros.
« La Mafia est une société comme les autres, l’important est de faire des profits. » poursuit Marcello Ravveduto, spécialiste de la Camorra à l’Université de Naples- Frédéric II. « L’art constitue un investissement qui rapporte et prend de la valeur avec le temps. Elle est ainsi en contact avec des conseillers, souvent extérieurs aux milieux criminels, qui lui permettent d’effectuer ses achats pour blanchir de l’argent. Ses vols servent aussi à corrompre ou comme monnaie d’échange » . C’est ainsi que le célèbre trafiquant Gianfranco Becchina, lié à Cosa Nostra, propriétaire d’une galerie d’art en Suisse, a pu vendre au Getty Museum un vase antique 275.000 dollars, alors que le paysan qui l’avait déterré s’en serait séparé contre un cochon.
Parmi ses clients, les milliardaires américains Shelby White et Leon Levy, les musées du Louvre, de Boston, les universités de Columbia, Princeton et Yale.

Un autre indice ? Une initiative lancée par des professionnels suisses veut rétablir l’image du marché de l’art en bannissant les risques de blanchiment et de menaces de financement du terrorisme.
C’est à l’occasion d’une conférence donnée en 2017 en marge du Salon ArtGenève, que l’initiative RAM (The Responsible Art Market Initiative) a été lancée. Sa mission ? Sensibiliser les acteurs et les collectionneurs d’art aux risques auxquels est confrontée l’industrie et fournir des conseils pratiques sur l’établissement et la mise en œuvre de pratiques responsables pour faire face à ces risques. Ces recommandations ont été élaborées par un groupe de travail comprenant des collaborateurs de la SGS Art Services, de Christie’s, des Ports Francs, de Seydoux & Associés et du Centre du droit de l’art de l’Université de Genève. Elles se veulent évolutives et surtout non contraignantes ! « Il s’agit surtout d’indiquer les règles de comportement à suivre dans le marché de l’art », souligne Pierre Gabus, l’un des responsables du projet. Ainsi, l’initiative RAM liste principalement les « voyants rouges » ou « red flags » concernant le client, l’œuvre ou la transaction qui doivent alerter l’acheteur ou le vendeur sur les possibles risques de blanchiment ou de financement terroriste.

Marchés de l’art et blanchiment, les chiffres parlent d’eux-mêmes… Nous aurions aussi pu parler de ces enquêtes sous instruction de la justice italienne tendant à démontrer les liens tissés entre organisations mafieuses et État Islamique dans le cadre d’un gigantesque troc armes contre œuvres d’art, auquel semblent mêlées quelques institutions financières tout à fait « respectables »…

Et qu’en est-il du mécénat ?
Dans une très intéressante tribune de son blog, Christine Sourgins ose poser la question qui fâche : « Peut-on déguiser la corruption en mécénat ? ». Nous lirons avec plaisir son papier, ici, mais prenons soin de la citer : « La Chine est à l’honneur à la Fondation Vuitton, au Bon Marché avec Ai Weiwei puis, en mai, Huang Yang Ping « investira » le Grand Palais pour un énième Monumenta. Hasards du calendrier ? Pas vraiment puisque Vuitton possède le Bon Marché mais l’orchestration va plus loin : Emmanuelle Lequeux vend délicatement la mèche dans un article du Monde et ce qu’elle baptise « redoutable entreprise de séduction des musées français » ressemble beaucoup à une corruption déguisée en mécénat, à moins que cela ne relève de la simonie (dans l’histoire du christianisme, l’achat et la vente de biens spirituels, par extension , le trafic du symbolique, de la légitimation) ».

La multiplication de partenariats musées – fondations privées avec des milliardaires collectionneurs qui, contre donations sonnantes et trébuchantes, utilisent les structures étatiques pour exposer « leurs » artistes, pose un indéniable risque de corruption déguisée quand ce n’est pas, comme le souligne Christine Sourgins, le contribuable qui assume les acquisitions : « car les œuvres achetées sur le conseil du conservateur pro-chinois (la Fondation privée), resteront à charge du Centre (organisme public), donc du contribuable français, qui devra financer expositions, assurances, restaurations… ».

Défiscalisation, blanchiment, corruption. Le marché de l’art est aussi mis à contribution.
Et le principe de la chose publique est respecté : privatisation des profits et mutualisation des charges.

MM.